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L'invisible rendu visible

L’Afrique se fera par la monnaie ou ne se fera pas…

L’Afrique se fera par la monnaie ou ne se fera pas…

C’est par cette phrase que l’économiste camerounais Tchundjang Pouemi, mystérieusement décédé en 1984, concluait son livre Monnaie, Servitude et Liberté : la répression monétaire de l’Afrique publié en 1980. À cette date où beaucoup de personnes aujourd’hui engagées dans la cause de la souveraineté et de l’unité de l’Afrique n’étaient pas nées, y compris moi, Tchundjang Pouemi faisait déjà le souhait « qu’en Afrique la monnaie cesse d’être le territoire du tout petit nombre de « spécialistes » qui jouent aux magiciens. » En cela, les manifestations menées dans plusieurs capitales africaines et occidentales par le Front Anti-CFA et les campagnes sur les réseaux sociaux ont définitivement popularisé un sujet qui avait déjà connu une forte médiatisation dans les luttes sociales et politiques qui avaient marqué l’émergence des sociétés civiles dans les années 1990. Ce rappel explique pourquoi toutes les personnes partageant la nouvelle dynamique de l’ONG Urgences Panafricanistes ont bien évidemment raison de s’engager dans la lutte contre le franc CFA et de vouloir forcer l’histoire car, jusqu’à présent, les dominants ont voulu l’écrire à notre place et sans nous.

Le combat contre le franc CFA est une lutte contre un système esclavagiste et raciste ancien. Cette « servitude monétaire » qui n’existe nulle part ailleurs dans le monde ne s’inspire pas tant du mécanisme mis en place dans la France occupée en 1940 par l’Allemagne nazie d’Hitler que du fonctionnement de la Banque du Sénégal créée en 1853 par Napoléon III pour dédommager les colons au lendemain de l’abolition de l’esclavage. Le système du franc colonial est une forme structurelle de racisme économique en ce qu’il est né des conditionnalités de la « libération » de nos ancêtres esclavagisés. En créant simultanément deux banques centrales (BCEAO et BCEAC) en 1959 dans les deux ensembles coloniaux (AOF et AEF) qu’elle a fait éclater en une douzaine de territoires dès 1960, les élites françaises ont appliqué une politique de chaos constructif pour garder de manière asymétrique le contrôle militaire, économique, commercial et monétaire sur des États africains non-viables et donc vidés de leur indépendance, non sans avoir éliminé physiquement les partisans d’une vraie indépendance et installé des marionnettes au pouvoir. La Françafrique n’est pas un mythe.

Tous combattus par les forces néocoloniales pour avoir voulu la disparition le plus rapidement possible du franc CFA et son remplacement par un système monétaire africain, la déconnection politique de toutes les institutions financières néocoloniales telles que le FMI et la Banque mondiale, et la rupture de tous les traités économiques et commerciaux défavorables aux Africains et porteurs des « dettes odieuses », les figures historiques du panafricanisme (Kwame Nkrumah, Sékou Touré, Sylvanius Olympio, Modibo Keita, Thomas Sankara…) ont laissé un héritage important pour la génération actuellement mobilisée, celle qui portera sans aucun doute un coup décisif au vieil impérialisme.

Gardons en tête deux choses. Premièrement, Le franc français a disparu en 2002, remplacé par l’euro, une monnaie de plus en plus critiquée à laquelle est pourtant arrimé le franc CFA, car l’objectif n’a jamais été de favoriser l’intégration des économies africaines entre elles mais de les intégrer à l’Europe dans une logique de marché. Deuxièmement, le contrôle de la monnaie, notamment de son émission depuis les imprimeries de la Banque de France à Chamalières, permet à Paris de faire du chantage économique à tout régime qui ne suit pas sa politique. La menace d’une répression monétaire en bloquant également les réserves déposées par chaque pays dans les coffres du Trésor Français favorise un climat perpétuel de crise sociale en Afrique, climat propice à tout renversement de régime qui lèverait la voix contre ce système en favorisant justement l’utilisation des réserves monétaires pour mener une politique au service des populations. La contrepartie est que la défense du franc CFA par les présidents africains adoubés par l’Elysée est en réalité un outil de corruption de la démocratie africaine. Paris ne peut pas réclamer plus de démocratie aux pays africains et s’insurger quand les peuples veulent un débat démocratique pour rompre avec elle. Dès lors que la France est incontournable dans la politique monétaire de quinze pays africains, elle doit accepter que les habitants desdits pays la tiennent en grande partie responsable du non-développement de leur pays sans que cela ne soit pris pour une victimisation ou une « haine de la France ». La France n’a absolument pas renoncé à son projet colonial et la seule émergence possible pour lesdits pays est bien d’émerger du franc CFA. Ainsi, la déconnection monétaire prendra le temps qu’il faut, sans doute avec de nouveaux dirigeants décomplexés, mais elle sera faite, et bien faite une fois pour toutes.

Jusqu’à présent, le courant qui domine l’économie africaine est celui de l’assistance financière internationale, une forme de mendicité qui n’a aucun sens au regard des immenses richesses qui sont enlevées chaque jour aux peuples africains. Au printemps 2017, le FMI qui gère le franc CFA en accord avec le Trésor Français a accordé des prêts de plusieurs centaines de millions de dollars à plusieurs pays africains (Cameroun, Gabon, Togo…). Il est temps que nous sortions d’une situation où nos économies ne se financent que par la soit disant « aide financière internationale » pour travailler une politique monétaire autonome au service d’un véritable projet de développement pour l’Afrique et par les Africains. Le rejet du franc CFA est aussi le rejet des salons d’ambiance coloniale sur « comment investir en Afrique » organisés par les multinationales françaises, ainsi que des « conférences de donateurs » tenues dans les capitales occidentales pour « financer » des pays africains sciemment déstabilisés par des interventions militaires (Centrafrique, Mali…).

Une politique monétaire panafricaine et indépendante permettra de financer d’importants programmes d’investissement pour résorber le chômage et la fuite des cerveaux, pour développer des structures de production au service d’un marché continental avec un protectionnisme intelligent, pour assurer l’épanouissement de toutes les catégories sociales, notamment les jeunes, les anciens, les femmes et les travailleurs agricoles. Les pays qui n’utilisent pas le franc CFA sont également concernés car la révolution monétaire implique la sortie des législations fiscales, minières et bancaires héritées de la colonisation ou imposées par le néolibéralisme, et la construction d’un ensemble géopolitique panafricain réellement capable de défendre les intérêts de l’Afrique dans la mondialisation.

Bien avant le déferlement médiatique sur le sujet, une abondante littérature scientifique (N. Agbohou, K. Nubukpo, M. Ze Belinga, E. Gnansounou, Y. Fassassi…) exposée dans de nombreuses conférences publiques avait largement démontré les incohérences et les impasses du franc CFA tout en proposant des voies de sortie à court ou moyen terme. Seule une personne de mauvaise foi peut dire qu’il n’y a pas de plan de sortie ou qu’une sortie conduirait uniquement au recours catastrophique à la planche à billets. Nous avons presque l’embarras du choix : monnaie nationale ou monnaie commune entre les pays sortant du franc CFA pour les plus modérés, monnaie rattachée au naïra nigérian ou devise fédérale ouest-africaine pour les plus pragmatiques, monnaie unique africaine pour les panafricanistes les plus engagés dans la construction politique d’un Etat fédéral.

La seule certitude est qu’il faudra travailler, travailler et encore travailler longuement, mais pour des résultats qui seront enfin à la hauteur des efforts. C’est ici que les génies économiques africains doivent pouvoir produire en toute sécurité car dès lors qu’on y met de la pédagogie, les propos « techniques » sur la monnaie sont compréhensibles même pour des personnes sans formation ou diplôme sur le sujet. Outre une réelle prise en compte de la sortie du franc CFA dans le cadre d’une révolution légitime des programmes politiques comme y travaille la Ligue panafricaine – Umoja, il convient également de préparer avec intelligence des simulations différentes car il est évident que ceux qui profitent du système ne voudront pas l’abolir sans chercher à maintenir leurs privilèges sous d’autres formes. Le retour d’un pays comme le Maroc dans l’Union Africaine ajoute une nouvelle équation à la recolonisation subtile puisque l’indexation du dirham sur le dollar et sur l’euro et l’implantation bancaire et commerciale marocaine dans toute l’Afrique de l’Ouest devraient réorienter le prototype de la monnaie unique de la CEDEAO, projet auquel Rabat vient tout juste d’adhérer, vers de nouveaux mécanismes de dépendance franco-américains qui sont incompatibles avec les changements et la justice réclamés par les populations.

Ainsi, la question d’un audit général et contradictoire des avoirs des États africains dans toutes les institutions financières internationales, principalement le Trésor français et la Banque de France pour les retenues des recettes d’exportation en franc CFA précomptées depuis 1945, date de la création officielle de cette monnaie, au détriment des ex-colonies françaises, est à inscrire au débat déjà ouvert sur les Réparations. Ces avoirs doivent être actualisés avec des taux d’intérêt pratiqués chaque année par la Banque Centrale des pays détenteurs desdits avoirs. Comme ces avoirs ont été confisqués par les détenteurs contre le gré de leurs propriétaires, ils doivent être majorés de dommages et intérêts par rapport au retard qu’ils ont entraîné dans ces pays. Ce même audit général et contradictoire doit s’appliquer sur les « dettes odieuses » créées pour pomper les ressources financières internationales dédiées à l’Afrique pour leurs besoins personnels. La campagne contre le franc CFA est une occasion supplémentaire de régler les comptes avec un système prédateur et de récupérer ce qui nous est dû, ce que nos parents ont été contraints d’abandonner provisoirement au moment des indépendances.

Les mécanismes juridiques d’aliénation dans les statuts de la BCEAO et de la BCEAC sont publiquement connus et il est possible de défaire le droit en vigueur pour favoriser une politique de justice sociale et de progrès économique, et surtout de véritable intégration politique et souveraine en Afrique. Force est de constater néanmoins que la quasi-totalité des régimes successifs d’Afrique dite francophone, y compris les rares osant dénoncer publiquement le franc CFA avant de courir se faire voir à l’Élysée, se sont discrédités en se spécialisant depuis fort longtemps dans la fraude et la corruption à grande échelle, tant au niveau de la gestion du bien public de la collectivité et de l’État que des affaires privées.

La politique économique et monétaire qui remplacera le système actuel devra assurer la justice fiscale et la redistribution des richesses en faveur des populations africaines, objectif qui passe par un principe de base qui est la souveraineté des États et des populations sur les ressources et les secteurs stratégiques de l’économie (électricité, eau, téléphonie, mine, transport, etc.) afin que ceux-ci entraînent le développement véritable et le partage dans les régions d’opération, tout en assurant, et c’est un autre grand combat, une souveraineté militaire africaine. En cela, la lutte contre le franc CFA matérialise la naissance d’une nouvelle génération politique panafricaine qui ne se contentera pas de promesses. L’Afrique libérée du franc CFA se fera politique par le panafricanisme.

Amzat Boukari-Yabara

Historien, auteur de Africa Unite ! Une histoire du panafricanisme

Secrétaire général de la Ligue Panafricaine – UMOJA

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